Normes thiques et normes cognitives, P.Engel

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NORMES THIQUES ET NORMES COGNITIVES Pascal Engel et Kevin Mulligan P.U.F. | Cits 2003/3 - n 15pages 171 186 ISSN 1299-5495Article disponible en ligne l'adresse:--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-cites-2003-3-page-171.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Pour citer cet article :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Engel Pascal et Mulligan Kevin , Normes thiques et normes cognitives , Cits, 2003/3 n 15, p. 171-186. DOI : 10.3917/cite.015.0171--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Distribution lectronique Cairn.info pour P.U.F.. P.U.F.. Tous droits rservs pour tous pays.La reproduction ou reprsentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorise que dans les limites desconditions gnrales d'utilisation du site ou, le cas chant, des conditions gnrales de la licence souscrite par votretablissement. Toute autre reproduction ou reprsentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manire quece soit, est interdite sauf accord pralable et crit de l'diteur, en dehors des cas prvus par la lgislation en vigueur enFrance. Il est prcis que son stockage dans une base de donnes est galement interdit. 1 / 1Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Normes thiques et normes cognitivesPASCAL ENGEL ET KEVIN MULLIGANIl arrive souvent, quand on discute de questions portant sur la thorie dela connaissance, que lon utilise des concepts qui ont une consonancethique. On se demande ce qui distingue une bonne hypothse dunemauvaise, ou si nous devrions croire ceci ou cela sur la base des donnesdisponibles. Il semble quil y ait en ce sens des valeurs cognitives, et desdevoirs ou obligations cognitives, tout comme il y a des valeurs et desnormes thiques. Le vocabulaire valuatif, cognitif et thique, est trsriche et pais (stupide, prcis, incrdule, scrupuleux, gnreux, intol-rant, discret). Le vocabulaire dontique, par contre, est partout trs mince . On pourrait qualifier les valeurs et les devoirs comme desnormes. De faon analogue, on parle de propositions normatives, don-tiques, axiologiques ou valuatives. Frege disait que le mot vrai joue enlogique un rle comparable celui que joue le mot bon en thique, etle mot beau en esthtique et on dit souvent que la logique est norma-tive. Mais lusage du vocabulaire dontique ou valuatif en pistmologieimplique-t-il quil y ait plus quune analogie entre les deux types devaleurs ou de normes ? Peut-on dire que la logique est une thique de lapense et que lpistmologie est une thique de la croyance ? Et faut-ilaller jusqu assimiler les deux types de normes, comme semble le faire uncertain pragmatisme, entendu comme la thse selon laquelle les normesthoriques se rduisent aux normes pratiques ?En apparence de telles questions, dans la mesure o les notions dedevoir et de valeur sont principalement des notions thiques, relvent de171Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. MulliganCits 15, Paris, PUF, 2003Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. ce que lon appelle la mta-thique, et de la logique des noncs et desdistinctions morales (les propositions normatives ont-elles une valeur devrit ? Y a-t-il des actes qui ont la proprit intrinsque dtre obliga-toires ?), par opposition lthique substantielle qui vise promouvoir telou tel type de normes ou de valeurs (utilitaristes, dontologiques, etc.).Notre question relve de la logique des valeurs et des normes au senslarge1. Concernant la relation entre normes thiques et normes cognitives,il semble y avoir trois positions possibles2 :1 / une position disjonctive exclusive : les normes thiques et les normescognitives nont aucun rapport entre elles ;2 / une position rductionniste : les normes cognitives sont des normesthiques ;3 / une position conjonctive : il y a des normes thiques et des normescognitives, et elles se recoupent partiellement ou il y a une analogieentre elles.Nous dfendrons ici une version de la position conjonctive.Admettons que nous prenions pour argent comptant le vocabulairevaluatif et normatif que nous utilisons dans le domaine pistmique etquil y ait des valeurs et des normes cognitives : le vrai, la justification denos croyances, leur caractre rationnel ou cohrent sont des candidatsplausibles. On dira alors que de mme que nous dsirons le bien commefin de nos actions ou que celles-ci soient conformes ce que nous tenonscomme nos devoirs, nous dsirons le vrai ou la justification dans ledomaine de la connaissance ou que nos croyances doivent se conformer certains critres de rationalit et de cohrence. On dit souvent en effet queles croyances visent la vrit, au sens o il semble impossible de croireune proposition sans croire quelle est vraie, et, quand on saperoitquune de nos croyances est fausse, de ne pas chercher la rviser. Demme, il semble difficile de ne pas croire ce qui suit logiquement de noscroyances. La vrit et la cohrence sont en ce sens constitutives de lanotion mme de croyance, et des normes de la croyance. Appelons ce172Varia1. Il faut se garder de supposer quil ny a que deux espces de normes, thiques et cognitives. Ily a des valeurs esthtiques (le sublime) et politiques (la lgitimit, la justice) et des obligationslgales et juridiques.2. Cette classification pourrait tre plus complexe. Il faudrait en particulier envisager la posi-tion selon laquelle les normes dune espce prsupposent des normes dune autre espce, et la ques-tion de savoir si les devoirs prsupposent des valeurs. Mais nous devons ici laisser ces points dect.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. sens du mot norme le sens constitutif ou conceptuel. Cela fait partieintrinsquement du concept de croyance que les croyances sont des tatsqui sont des candidats la vrit, mme si elles peuvent ne pas remplircette condition. De mme cela fait partie du concept de connaissancedimpliquer la vrit de ce qui est connu. Mais ces liens constitutifs nosprincipaux concepts pistmiques sont-ils des normes ou des valeurs ausens o lon emploie ces termes dans le domaine de laction et de la pratique ?Trois sortes de considrations sopposent cette ide.On peut dire dabord que de mme que les croyances visent lavrit, les dsirs visent la satisfaction. Croyances et dsirs ont des direc-tions dajustement 1 constitutives, mais inverses : alors que lajustementdes croyances va de lesprit au monde (elles doivent sadapter aumonde pour tre vraies), lajustement des dsirs va du monde lesprit (onattend du monde quil satisfasse nos dsirs). Et si la vrit est bien lacroyance ce que la satisfaction est au dsir, la vrit nest pas la satisfac-tion. Croyances et dsirs nont pas non plus le mme rle : les premiresvhiculent de linformation, alors que les seconds nous motivent fairecertaines actions. Si lon veut appeler normes ces rles constitutifs descroyances et des dsirs, il faut convenir que ce ne sont pas les mmesnormes qui sont en cause dans chaque cas. Cela milite donc plutt enfaveur dune distinction tranche entre les normes constitutives de lacroyance et de celles de laction.Ensuite si lon considre les normes et les valeurs cognitives, comme lavrit et la justification, comme des normes au sens pratique de ce terme,cest--dire au sens o une norme morale ou sociale est suppose rglernotre conduite et nous exposer des sanctions si nous ne la suivons pas, ilest trs douteux que la vrit ou la justification soient des normes ou desvaleurs en ce sens. Car le simple fait quune proposition est vraienimplique pas que je doive la croire, ou quil soit bon pour moi de lacroire. Car autrement il nous faudrait croire toutes les vrits triviales ouinutiles, comme la proposition quil y a en ce moment 432 128 brinsdherbe sur la pelouse2. En ce sens le fait que le vrai soit ce que visent mescroyances nimplique en rien que je doive croire toutes les vrits ou quele fait de croire des choses fausses (ce qui arrive souvent) nous expose dessanctions. Il ny a pas de norme du vrai au sens o cela impliquerait que173Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. Mulligan1. Anscombe, Intention, Oxford, Blackwell, 1958, tr. fr., Lintention, Paris, Gallimard, 2002.2. Il va de soi que si mon but est de compter les brins dherbe, cette proposition devient perti-nente. Mais le point est ici justement quelle ne lest pas hors contexte.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. nous devons toujours croire ce qui est vrai, ou quil est toujours bon de lecroire (lpouse qui dcouvre du rouge lvres sur le col de chemise deson mari a peut-tre raison de fermer les yeux). Il y a en ce sens une diff-rence essentielle entre les normes conceptuelles ou constitutives et lesnormes pratiques.Enfin, quelque chose nest une norme, au sens dontique de ce quondoit ou de ce quil est permis de faire, que si lagent qui sy conforme estlibre de le faire, et sil est possible de le blmer ou de le tenir commeresponsable de ne pas lavoir suivie. Les normes pratiques et les normesthiques satisfont cette condition. Le critre ordinaire dune action libreest que lagent la voulue, et quil aurait pu faire autrement, sil lavaitvoulu. Mais sil y a des normes cognitives, auxquelles nos croyancesdoivent se conformer, peut-on dire que nous pouvons vouloir librementcroire telle ou telle chose ? Ordinairement non. Au sens o croireimplique (au moins) enregistrer la vrit dune proposition, cette vritnest pas en notre pouvoir, et il ne semble pas possible de croire volont.En ce sens nous ne sommes pas libres davoir telle ou telle croyance.Certes, il est possible davoir une influence indirecte sur ses croyances partoutes sortes de stratagmes, mais dcider de croire que p directementsemble tre une impossibilit constitutive. Toute norme implique undevoir, mais doit implique peut, et on ne peut pas croire volont : limpossible nul nest tenu1. Par consquent, croire ne semble pas tresujet un devoir ou une obligation.Cela permet non seulement de voir en quoi on ne peut pas parler denormes et de valeurs cognitives au mme sens que celui o on parle denormes thiques et par consquent en quoi on ne peut pas rduire lesunes aux autres , mais aussi de voir ce quil y a de confus dans le fameuxdbat sur l thique de la croyance qui oppose James Clifford2. Clif-ford soutient qu on a tort, toujours et partout, de croire quelque chosesur la base de donnes insuffisantes et que cest un pch que devioler cette maxime fondamentale. James lui rpond quil est au contrairesouvent bnfique de tenir pour vraies des propositions quon sait ne pastre suffisamment confirmes et ne pas cder un intellectualisme selon174Varia1. Nous nentrerons pas ici dans les discussions complexes sur la volont de croire,cf. B. Williams, Deciding to believe , in Problems of the Self, Cambridge University Press, 1973.2. W. K. Clifford, The ethics of belief , in Lectures and Essays, Londres, 1878 ; W. James, The will to believe (1906, in The Will to believe and other Essays, New York, Dover, tr. fr., Paris,Flammarion).Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. lequel la raison et la logique doivent tre les seules sources de noscroyances. Clifford a tort de soutenir que nous devons toujours croire ceque nous estimons vrai et justifi, et il commet lerreur dlever ce qui estune norme conceptuelle de la croyance au statut dune norme thique. Ilmoralise cette norme cognitive, sur un ton de prcheur victorien. James araison de le critiquer sur ce point, mais il a tort de supposer quil peut yavoir une volont de croire par leffet direct dune dcision et que larecherche de la vrit peut et mme doit cder le pas la recherche delutilit. Il confond la question de savoir si croire sur la base de donnesinsuffisantes est toujours une croyance non justifie et la question desavoir si une croyance fonde sur des donnes insuffisantes est toujoursnuisible la conduite de lenqute. Le pragmatisme est faux sil soutientque les normes de justification de la croyance doivent se rduire auxnormes pratiques de la justification des actions1. Clifford et James confon-dent tous deux justification thique et justification pistmique. De cepoint de vue, la thse videntialiste (au sens de langlais evidence) leseul critre de la justification de nos croyances est le critre pistmique deleur adquation aux donnes est non ngociable.Il ne sensuit pas que certains thmes pragmatistes dans ce dbat nesoient pas corrects. Car si nous avons renvoy dos dos videntialisme(on croit et on ne doit croire que sur la base des donnes disponibles) etvolontarisme (on peut croire par leffet de la volont), il reste vrai que,bien que nos croyances soient essentiellement involontaires, nous avonsbien un contrle indirect sur la formation de nos croyances, et les atti-tudes que nous adoptons vis--vis delles peuvent tre volontaires. Nousacceptons certaines propositions, nous en rejetons dautres, nous tenonspour acquises certaines choses, nous faisons des hypothses, etc.2. Et noussommes, comme Descartes et Locke y insistaient, libres de suspendre notrejugement quand nous jugeons que les donnes ne les autorisent pas. Lalimite que rencontre lvidentialisme est la suivante : Quest-ce qui, dansune circonstance donne, est susceptible de compter comme une donne adquate ? Dans certains cas nous jugeons nos donnes suffisantes,dans dautres non. Cela implique une dcision et un choix. Et ce choixtrahit bien une activit. Le domaine pistmique est celui de lenqute, etla conduite de lenqute est une forme daction, mme si cest une forme175Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. Mulligan1. Cf. Susan Haack, The ethics of belief reconsidered , in L. Hahn (ed.), The Philosophy ofRoderick Chisholm, La Salle, Ill., Library of Living Philosophers, Open Court, 1995.2. Sur ces thmes, cf. P. Engel (ed.), Believing and Accepting, Dordrecht, Kluwer, 2000.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. daction mene avec des objectifs pistmiques, lesquels, rptons-le, nesauraient tre soumis des impratifs ou des valeurs pratiques. En ce sens,il est juste de parler dune thique de la croyance, au sens dune thique delenqute, et il y a bien des normes de lenqute, bien quil faille distinguerces normes des normes constitutives de la croyance. Par l, nous sommesresponsables de nos croyances, qui ne relvent pas seulement de lespacedes causes, mais aussi de celui des raisons. On peut parler dune politiqueet dune stratgie des croyances1. L se trouve le croisement du domainedes normes thiques et du domaine des normes cognitives, et celajustifie une position conjonctive (3), plutt quune position disjonctive(1, videntialisme) ou une position rductionniste (2, pragmatiste). Silest possible dtre responsable de ses croyances, et de suivre ou ne passuivre des normes cognitives, alors il existe un lien entre la justificationpistmique et la justification thique. Mais quel est exactement ce lien, etpeut-on rduire la premire justification la seconde ? Et quel est le statutontologique des normes cognitives ?La premire question est celle de savoir sil est possible de dfinir lanotion de justification et donc celle de connaissance si lon suppose quela connaissance est la croyance vraie justifie en termes dontolo-giques : une croyance vraie est justifie si et seulement si elle se conforme certaines obligations pistmiques. Lide est proche des intuitionsauxquelles faisait appel Clifford : une croyance est justifie si et seulementsi elle nest pas pistmiquement blmable ou si elle est pistmiquementpermissible, cest--dire si le sujet qui la tient pour vraie a satisfait certaines obligations pistmiques. Typiquement, la conception dontolo-gique fait appel lide de normes proprement cognitives, de type donto-logique. Mais cette ide se heurte deux objections majeures. La premireest que lide mme de normes ou dobligations cognitives prsuppose lareconnaissance de ces normes, et par consquent un certain travail de larflexion. Cela implique une conception internaliste de la justification,selon laquelle le sujet doit ncessairement avoir accs aux raisons de sescroyances. Mais les pistmologues externalistes , qui dfinissent la justi-fication en termes des processus fiables (non ncessairement conscients)auxquels sont soumis nos croyances, objectent cette conception2. La176Varia1. Cf. P. Engel, Sommes-nous responsables de nos croyances ? , in Y. Michaud (d.), Quest-ce que la culture ? Universit de tous les savoirs, vol. 6, Paris, O. Jacob, 2001.2. Cf. P. Engel, Philosophie de la connaissance , in P. Engel (d.), Prcis de philosophieanalytique, Paris, PUF, 2000.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. seconde objection est quil se pourrait bien quun sujet satisfasse toutes lesobligations pistmiques pertinentes, sans pour autant que ses croyancessoient justifies.Mais il y a une autre manire de comprendre le lien entre justificationthique et justification pistmique. Elle consiste ne pas considrer quecelle-ci ait rpondre des normes supposes ncessaires et universellesmais quelle doit plutt rpondre des valeurs. Une norme est ce quiappelle des actions, qui seront sanctionnes si elles ne sont pas conformes celle-ci, alors quune valeur appelle une certaine sensibilit. On diraalors plutt que ce sont les qualits dune personne et son aptitude percevoir les valeurs cognitives qui constituent la rponse approprie, etque ce quelles appellent, ce sont plutt des vertus que des actions. Demme quil y a des vertus pistmiques la modration dans le jugement,la pondration, le scrupule, lintelligence il y a des vices pistmiques la crdulit, le conformisme, la btise. On peut formuler ainsi une pistmologie fonde sur la vertu selon laquelle la justification pist-mique doit sanalyser en termes de sensibilit approprie des valeurscognitives1. Cette thse se heurte aux mmes difficults que la conceptiondontologique de la justification, ceci prs quune vertu, qui est unedisposition, na pas besoin dtre consciente, ce qui rend la thse en ques-tion moins vulnrable aux objections des externalistes (en fait certainsexternalistes se rclament de la notion de vertu pistmique)2. De pluslpistmologie des vertus pistmiques permet de concilier le caractre la fois passif et actif de nos croyances. Dans la mesure o une vertu pist-mique est une disposition acqurir des croyances, elle est passive et nonrflchie. Mais dans la mesure o les vertus sacquirent et se cultivent,elles sont partiellement volontaires et actives. Cela rendrait compte du faitquon ne peut pas blmer ou louer un individu pour telle ou tellecroyance, bien quon puisse le blmer ou le louer pour tre le type decroyant quil est (un conformiste, un crdule ou un imbcile, qui sont tousdes dfauts de caractre). Aristote voyait dans le phronimos un cas desagesse la fois thorique et pratique, et lunit des vertus cognitives et desvertus pratiques se trouve peut-tre l.Il reste envisager la question de lontologie des valeurs et des normescognitives. Cest la question parallle celle qui se pose en mta-thique,quand on se demande si les valeurs et les normes sont relles (ralisme177Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. Mulligan1. Par exemple, Linda Zagzebski, Virtues of the Mind, Cambridge University Press, 1996.2. Par exemple, E. Sosa, Knowledge in Perspective, Cambridge University Press, 1991.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. moral) ou si elles sont lexpression de nos dsirs et de nos attitudes(expressivisme)1. Il nest pas clair quune conception axe sur des normescognitives engage directement une forme de ralisme quant cesnormes. Mais tout le moins elle semble engager un objectivisme, paropposition des formes de subjectivisme, de relativisme et danti-ralisme. Mais une conception de la vertu pistmique semble bien impli-quer un ralisme quant aux valeurs pistmiques. Loin dtre, comme lesoutiennent les expressivistes, constitues par nos motions et nos atti-tudes, les valeurs cognitives sont rvles par celles-ci2.On ne cherchera pas ici arbitrer entre une conception axe sur lesnormes cognitives et une conception axe sur les valeurs cognitives. Maisnous voulons les opposer une conception qui semble de prime abordpouvoir sappuyer sur la notion de vertu, le particularisme. Pour ununiversaliste quant aux normes (cognitives ou thiques), sil y a des normesau sens dontique du terme, alors ces normes doivent tre universelles : lefait que jaie une certaine obligation implique que lon admette que tout lemonde a une obligation semblable. Mais cest ce que nie le particulariste.Et ici il peut sappuyer sur lide que la vertu dpend de la saisie decertaines circonstances et de la capacit mettre des jugements danscertaines situations toujours spcifiques. Il nest pas clair que le particula-risme implique un ralisme quant aux normes et aux valeurs. Il peutsoutenir que le jugement thique ou le jugement cognitif sont toujoursrelatifs aux circonstances, sans quon puisse jamais poser des normes oudes valeurs universelles. Alternativement, il peut soutenir quil y a desproprits normatives ou des valeurs thiques ou cognitives, mais queleurs exemplifications dans des situations concrtes (des jugements, desactions) sont toujours particulires. Il refusera, en ce sens, lide quonpuisse codifier la rationalit ou le caractre raisonnable du jugementmoral ou du jugement pistmique3. Le particulariste individualistesoutiendra que le caractre vertueux dune action ou dun jugement est178Varia1. Sur ce point, voir R. Ogien (d.), Le ralisme moral, Paris, PUF, 1998.2. Cest tout ce qui oppose, par exemple, la position de Christine Tappolet, motions etvaleurs, Paris, PUF, 2000, la position, par exemple, de Gibbard, Wise Choices, Apt Feelings,Harvard University Press, 1990, tr. fr., S. Laugier, Sagesse des choix, justesse des sentiments, Paris,PUF, 1996. Sur la relation entre motions et valeurs, cf. Mulligan, From appropriate emotions tovalues , Secondary Qualities generalized, ed. P. Menzies, The Monist, vol. 84, no 1, 1998, 161-188.3. Lide est prsente dans tous les crits de J. McDowell (cf. par ex. Mind, Value and Reality,Harvard University Press, 1998, p. 27-29, 30-34, 57-58, 65-69, 72-73, 214-215). Mais elleremonte E. Burke.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. toujours affaire de circonstances et relatif un contexte. Le particularistecommunautarien quil est relatif une socit et une tradition donnes.Tous deux sopposeront lidal des Lumires et lide de normesuniverselles en thique et en pistmologie. Peut-tre admettront-ils lidedune thique de la croyance, au sens o le mot thique renvoie lindividu, mais ils refuseront toute moralisation des normes, au senso la morale est suppose renvoyer un universel.Il nest pas facile de distinguer le particulariste du relativiste, y comprisquand il sagit pour lui dnoncer cette thse. Pour des raisons bienconnues, le relativiste sautorfute, et la mme chose vaut pour le particula-risme. Mais, surtout, le particularisme aura bien du mal expliquer, aumoins dans le cas pistmique, le lien entre les normes constitutivespropres la croyance et les normes cognitives qui gouvernent le jugementou lenqute. Comme on la vu, du fait que les croyances par nature visentle vrai, il nest pas possible den infrer des noncs dontiques de la forme :(i) Pour tout p, si p est vrai on doit croire que p.Mais si lide quil y des normes cognitives en tant que normes delenqute est correcte, alors un nonc dontique de la forme :(ii) Pour tout p, on doit croire que p seulement si pa, quant lui, toutes les chances dtre correct1. Et il nimplique nulle-ment (i). Il exprime la norme de rationalit minimale de toute enqute,dans la mesure o elle vise la justification pistmique. Ce nest pas unenorme thique, contrairement ce que soutient la conception rduction-niste ou pragmatiste, mais cest une norme cognitive. Comme toutenorme, elle peut avoir des exceptions (elle vaut pour les croyances ration-nelles, non pour les croyances irrationnelles). (ii) nimplique pas que londoit condamner comme un crime toute erreur ou toute assertion fausse.Faire des erreurs est parfaitement compatible avec le fait de dire que lacroyance est rgle par une norme de vrit. Ce serait mme stupide pourquelquun qui tient la vrit comme une norme ou une valeur que detransformer la maxime vitez (autant que possible) lerreur en Il estinterdit (ou blmable) de se tromper , car la recherche de la vrit neprogresserait gure dans de telles conditions. (ii) permet aussi de voir cequi relie le vrai comme norme conceptuelle de la croyance au vrai commenorme de lenqute. Cest parce que les croyances (constitutivement)179Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. Mulligan1. Cf. P. Engel, Truth, Acumen, Bucks, 2002.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. visent le vrai quil est incohrent de suivre des politiques pistmiques quiconduiraient accepter des croyances fausses quon sait tre telles. En cesens, on peut bien dire, avec Peirce, que la vrit est la norme ou le but delenqute. Cela ne veut pas dire que la vrit soit en elle-mme normative(elle ne lest pas : la vrit ou la fausset dune proposition sont des carac-tristiques descriptives de cette proposition). Au mieux, la vrit nest normative quindirectement. Mais la connaissance ou la croyancejustifie sont des notions normatives1.Rien de ceci ne convaincra ceux qui nient simplement quil y ait desnormes en dehors des rgularits naturelles et des conventions. Ainsi, onpeut dire que la vrit nest une norme quen apparence : cest simplementquil est bon, en gnral (ou bnfique pour lespce) davoir descroyances vraies. Il ny aurait aucune ontologie normative substantielle lderrire. De leur ct les relativistes et les sceptiques peuvent accorder quenotre discours sur la connaissance est normatif, mais il nous demandent :pourquoi devrait-on admettre ces normes et ces valeurs cognitives, et pasdautres, comme la crativit ou linvention ? Pourquoi ne serait-il pasbon ou fcond davoir des croyances fausses, illusoires, injustifies ? Maisoutre que de telles conceptions courent toujours le risque, comme le prag-matisme vulgaire, de rduire les normes cognitives des normes thiques(ou esthtiques ici) elles manifestent une forme daveuglement particu-lire, laveuglement face aux normes et aux valeurs cognitives. Et ici onpeut sexprimer en termes de vice et de vertu. Si la vertu pistmique est lasensibilit au vrai comme valeur, alors le vice pistmique est linsensi-bilit celui-ci. Et cette insensibilit a un nom : la btise. La btise, seloncette conception, nest pas un dfaut intellectuel, mais un dfaut de lasensibilit2. Il y a des gens trs intelligents, mais qui sont insensibles aunormes cognitives, comme ces intellectuels franais dont Sokal et Bric-mont ont dress le florilge de sottises.On ne saurait trouver de meilleure transition pour rpondre brive-ment, sur la base de ce rapide survol des relations entre normes cognitiveset normes thiques, aux critiques contenues dans le no 5 de Cits contre lesauteurs qui, comme nous, ont dfendu lide quil faut respecter certaines180Varia1. Cf. Kevin Mulligan, Justification, rule-breaking and the mind , Proceedings of the Aristote-lian Society, London, vol. XCIX, 123-139, 1999, et Against rampant normativism , paratre.2. Robert Musil, dans son clbre article sur la Dummheit , est trs proche de cette thsequand il parle de la btise intelligente ; cf. Kevin Mulligan, Stupidity, folly and cognitivevalues , paratre.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. normes cognitives. Les directeurs du dossier Retour du moralisme ? yvoient la marque dun nouveau conformisme . Christiane Chauvirreproche un certain nombre de philosophes analytiques, dont noussommes, de moraliser les normes cognitives , dadopter une postureidologique , dtre des pharisiens et de se livrer un prche difianten faveur de la science, de la vrit et de la rationalit. Sandra Laugierdfend l ordinaire contre la norme , et dnonce le conformisme des philosophes analytiques, franais en particulier, qui, lentendre, separent du discours mtaphilosophique de l obligation morale au nomde la philosophie analytique, faute dtre capables den faire rellement et par got effrn pour la normalisation en philosophie1.Remarquons dabord que les philosophes analytiques nont pas attendule boum thique contemporain pour rflchir sur le statut des normesthiques et cognitives. Les rflexions qui prcdent sont pour lessentielempruntes un cadre de discussion en mta-thique qui remonte auxorigines de ce courant (Moore, Schlick) et qui a ses racines dans desdiscussions sur lthique de la croyance au moins chez Locke. Sans doutetous ces gens taient-ils des clergymen victoriens. Il est videmmentimpensable que Chauvir et Laugier puissent ignorer la distinction entrethique et mta-thique, mais leur reproche de moraliser les normescognitives fait fi de cette distinction : elles supposent que, parce quonparle du statut de ces normes, on fait automatiquement de la morale, et dela morale moralisatrice 2. Cela ne peut, selon elles, que trahir unconformisme et un dogmatisme. Mais si nous suivons bien, le dogma-tisme et le conformisme ne sont pas de bonnes choses. Nous ne pouvonsquen convenir, puisque nous avons dit que ce sont des vices pist-miques. Mais alors on peut retourner largument tu quoque : moralistemoraliste et demi. moins que nos critiques ne veuillent soutenir quil181Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. Mulligan1. C. Chauvir, Faut-il moraliser les normes cognitives ? , Cits, no 5, 2001, p. 87, 88, 89 ;S. Laugier, Pourquoi des thories morales ? Lordinaire contre la norme , p. 93-112, et Quelavenir pour la philosophie analytique en France ? , p. 151-155, p. 153-154. Lamusant est que cesarticles, ainsi que les deux derniers livres du second auteur, sont eux-mmes des ouvrages de mta-philosophie. On ngligera ici les attaques ad hominem diriges contre les philosophes analytiquesfranais qui, selon Laugier, se livreraient de larrivisme institutionnel en passant des alliancesstratgiques et parfois contre-nature et de petits Yaltas (p. 152), ou qui feraient bonmnage avec la philosophie scolaire et institutionnelle telle quelle se maintient par exemple travers lagrgation de la philosophie , ce qui trahit (encore !) un got pour la normativit philo-sophique . Nous supposons que ces invectives sont destines faire pendant au reproche de mora-lisme, puisque, cest bien connu, les moralistes sont tous des coquins.2. Selon la scie : lthique cest bien, la morale cest pas bien.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. ny a pas de diffrence entre mta-thique et thique, et que la premireest toujours une manire dguise de proposer la seconde. Si cest lide,elle est absurde. Prenons quelquun qui dfend la thse mta-thiquesuivante : les noncs moraux ne sont ni vrais ni faux. Propose-t-il unethse thique ? Non, il peut tre kantien, hdoniste, utilitariste, perfec-tionniste, etc. Ce nest pas parce quil parle de la morale ou de lthiquequil en fait. Certes il nie la ralit des valeurs morales. Mais sa position estparfaitement compatible avec de nombreuses sortes dthiques substan-tielles, tout comme lest la thse selon laquelle les valeurs sont relles1.Ce nest pas la seule confusion. Chauvir semble dire que le simple faitde penser que les normes cognitives sont des normes thiques revient moraliser. Cela nous semble faux. Il sagit dune thse philosophiqueparmi dautres, peu plausible, mais tout dpend de la caractrisation quelon donne de lthique. dautres moments, elle semble voir la diffrenceentre cette thse et la moralisation. Laquelle ? Elle ne nous le dit pas. Ellevoit la diffrence quil y a entre ce que nous avons appel les normes cons-titutives ou conceptuelles et les normes thiques. Mais elle nous reprochede les amalgamer compltement en en faisant une promotion morali-satrice, autosatisfaite (p. 89). Si nous comprenons bien, elle nousreproche ici de dfendre la thse (2) ci-dessus, celle du rductionnisme, etde tomber dans un prche la Clifford (bien quelle ne fasse pas rfrence ce dbat). Mais nous rejetons prcisment cette thse. Elle semble aussipenser que, parce que nous disons que la vrit est la norme de lassertionet de la croyance, nous tenons comme un crime contre lintellect de direou de croire des choses fausses ou non justifies. Cest ici que la remarqueci-dessus selon laquelle (ii) na nullement cette consquence prend tousson sens. Si la norme du vrai peut sexprimer par Naffirmez (ou necroyez que) que p que si p est vrai , tout ce que la norme en question ditest quon ne peut pas viser le faux et ngliger la possibilit de faire deserreurs. Il y a toute la diffrence possible entre le dogmatique, qui croitdtenir la vrit et veut imposer aux autres la sienne, et celui qui seconforme la vrit comme une norme, mais est prt admettre quon182Varia1. S. Laugier, op. cit., p. 98, voque bien le terme mta-thique , mais elle crit : Le pointde vue anti-thorique rcuse linverse, tout simplement (sic) la possibilit de principes morauxsubstantiels sur la nature des noncs moraux ou normatifs, ou de thories mtathiques sur lanature des noncs moraux et normatifs. La rcuser nimplique pas quon doive confondre lesdeux niveaux. Et nous rpondons ci-dessous cette suggestion antithorique quelle prsupposequand mme une thorie.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. peut se tromper. Mais si on comprend bien, selon Chauvir et Laugier, ilny a pas de diffrence. Ou alors il faut inventer un nouveau sens de dogmatique , selon lequel un dogmatique est quelquun qui seconforme la norme de vrit. ce compte, toute enqute scientifique est dogmatique . Nos critiques entendent-elles flirter ce point avec lepostmodernisme ?On ne voit pas clairement non plus si Chauvir dfend (1) la thse delhtrognit complte des deux types de normes, comme semblelindiquer son reproche de dtournement ou de trahison desnormes constitutives par leur moralisation , ou si elle dfend lathse (3), qui est la ntre, quand elle dit qu il serait aberrant quellesdivergent compltement (p. 89). Dans ce second cas nous applaudissonsdes deux mains. Mais comme elle ne nous dit pas quels sont ces liens (quenous avons essay dindiquer ci-dessus) et quelle ne voit pas la diffrenceentre les normes constitutives et ce que nous avons appel les normes delenqute, elle est conduite affirmer que les normes constitutives sonttelles parce quelles font partie des conditions mmes du discours (p. 90).L aussi, daccord sur ce second point, mais on ne voit pas pourquoi ondevrait en tirer la conclusion quil ny a pas lieu ( Wittgenstein !) de lesdire, mais seulement de les montrer. Cela ne se fait pas de dire tout hautquelles normes nous suivons. Cest prchi-prcha. Mais les normes enquestion sont parfaitement exprimables : nous venons de le faire. Et nefaut-il pas quelquefois les dire ? Si Chauvir joue aux cartes, constate queson adversaire triche, et le lui dit, accepterait-elle quil lui rtorque : Tumoralises, ne viens pas me donner de leons ?Au discours moralisateur quelle nous prte, Chauvir nous dit prfrerla satire, lironie, la drision. Mais on ne voit pas pourquoi la drision et lasatire seraient interdites aux mta-thiciens. Et quest-ce que le pharisia-nisme ? Max Scheler, dans ce qui semble tre une des rares discussions dupharisianisme, nous explique quil y a une distinction entre dsirer le bienen tant que bien et dsirer le bien. On peut en particulier dsirer tre clair outolrant sans dsirer tre bon. Le pharisien est celui qui veut surtout trebon sous cette description. Pourquoi le respect de certaines valeurs cognitivesserait-il alors automatiquement du pharisianisme ? Chauvir ne nous le ditpas. Elle semble aussi oublier une proprit essentielle de la satire : la satireprsuppose la connaissance de certaines valeurs que le satiriste considrecomme violes et dont il dcrit la violation par ce moyen. Si nous la suivonsbien, elle voudrait quil y ait de la satire, mais sans connaissance ni prsup-183Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. MulliganDocument tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. position de valeurs. Le sage victorien qui se dit tous les matins devant sonpetit djeuner : Quel est mon devoir envers la vrit aujourdhui ? , estcertainement ridicule. Mais sa contrepartie contemporaine est-elle lephilosophe analytique ? Il nous semble plutt que cest le postmoderne quine cesse de se moquer de la vrit , de la raison et de la science 1, etde traquer tout discours qui sen rclamerait. Le vrai politiquement correctdaujourdhui, cest le pharisianisme pistmique, qui nous dit : Cachezces normes cognitives que je ne saurais voir. En dpit du souci affich de Chauvir de ne rien dire de lthique oudes normes cognitives, elle dfend bien, tout comme Laugier quand celle-ci se rclame dune thique descriptive ou de l ordinaire , unecertaine thorie, bien quelles ne larticulent jamais explicitement (nayonssurtout pas lair de dfendre des thories !) : le particularisme. Quand il seprsente effectivement comme une thorie, et non comme ici sous laforme dune anti-thorie aux contours attrayants et vagues, le particula-risme est sans doute, comme toute thorie, respectable, bien que nousconsidrions quil est faux, mais on ne voit pas pourquoi tout ce quonpeut en dire est quil se montre dans nos pratiques riges en critresultimes de validit. Lune des caractristiques de lthique, y compris delthique de la croyance, est dtre le lieu de conflits et de discussions.Laugier est consciente de cette objection (p. 106 sq.) et elle admet quil nefaut pas souscrire une mythologie de la pratique , mais on ne voit pasbien en quoi, mme en faisant appel la dimension tragique et auxconflits qui se rvlent dans l ordinaire , on pourra rendre compte, demanire purement descriptive , de ces conflits. Va-t-on dire auxopprims quils devraient un peu plus prendre conscience de l ordi-naire et de leur tragique quotidien ? Si leurs actions montrent etconstituent leurs propres normes (p. 105) pourquoi auraient-ils besoinde sinquiter de ce que le comportement de leurs oppresseurs viole desnormes, puisquon peut prsumer que ces derniers ont aussi les leurs ?Au particularisme thique sassocie souvent une autre thse, le qui-tisme. Cest la thse selon laquelle des termes comme vrai , justifi ou valide , mais aussi bon ou obligatoire ne dnotent pas desproprits philosophiquement profondes, mais seulement le fait que nousapprouvons les noncs ou les actes que nous qualifions ainsi. Ce ne sont184Varia1. Nous suggrons que tout usage des guillemets autour de ces mots signale le pharisianismecognitif contemporain, cf K. Mulligan, Searle, Derrida and the ends of Phenomenology , TheCambridge Companion to Searle, Cambridge University Press, 2003.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. que des manires de parler emphatiques, des rodomontades moralisa-trices. Quand je dis quun nonc est vrai, bon, justifi, etc., je ne faisquenregistrer le fait que dans ma communaut on aime bien cet nonc. ce compte-l, en effet, tout discours thorique, toute thique norma-tive ou substantielle, mais aussi tout discours mta-thorique ou mta-thique sont du non-sens : dcrivons seulement nos pratiques, nos usages(op. cit., p. 91-92, 104-105). Pourtant Chauvir nous dit que les vrits banales du sens commun auxquelles doit aspirer la philosophie sont des vrits quand mme . On aimerait savoir ce que le quand mme recouvre. Laugier nous dit quil ne suffit pas de revenir la pratique ordi-naire, mais quil faut revenir au quotidien (p. 112). Nous supposonsque cela veut dire quil reste possible, dans le cadre antithorique, de direquau-del dune pure gographie descriptive de nos pratiques (dont laforme nest jamais prcise) il reste la place pour la distinction entre unemanire dagir ou de penser correcte plutt quincorrecte, juste, pluttquinjuste. Mais est-ce le fait quon doive se contenter de ces critresdadquation plus modestes implique quon ait renonc toute normati-vit ? Si oui, laissons le quitisme son silence. Si non, on aimerait savoircomment analyser ces critres. Et soyons nietzschens jusquau bout qui dispose de ces critres ? Qui est le matre ? Humpty Dumpty ?Au particularisme et au quitisme en thique et en pistmologie, ilfaut simplement rpondre que ce nest pas parce que lthique nest pasune science exacte ni parce que les thories thiques contemporaines souf-frent de srieux dfauts, quelle nest pas une connaissance du tout et quilny a rien en dire, quil ny a pas dimpratifs ni de valeurs objectifs aussibien en thique quen pistmologie, et que la discussion normative estimpossible. Si souhaiter que le domaine intellectuel en particulier soit rgipar quelques normes minimales est du conformisme, alors nous conve-nons volontiers tre des conformistes. Mais le conformisme est le fait desuivre les opinions dominantes. Puisque celle selon laquelle des conceptscomme ceux de devoir, dobligation, de rationalit et de rectitude sonttrs loigns de nos questionnements ordinaires car ce sont des motsdont nous navons ni l usage ni l exprience (sic)1 semble tre 185Normes thiqueset normes cognitivesP. Engelet K. Mulligan1. S. Laugier, op. cit., p. 101. La thse de lantithoricien est non seulement trs loigne decelle de Wittgenstein (revendiqu pourtant comme le pre de ces approches) car il se souciait desopinions morales des gens ordinaires, mais galement parfaitement loigne de la ralit. Seuls desintellectuels fort sophistiqus peuvent imaginer que les gens ordinaires ne se posent pas de ques-tions en termes dobligations ou de devoir. Il ne suffit pas dinvoquer lusage ; encore faut-il ledcrire correctement.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. prsent non seulement rpandue mais revendique par des philosophesantithoriciens qui voient dans le recours ces notions une forme demoralisme insupportable, nous prfrons notre conformisme vieux jeu de pharisiens dlicieusement passs de mode 1 celui-l.Concluons, puisque la satire est de mise, par une parodie dun vrai sati-riste, Horace (Satires, I, 2, Improbos, dum vitia quaedam fugiunt, incontraria incidentur) :Analytici pueriliter defendent Normam VeritatisParvulae discipulae Ludovici Vieniensis horrescuntDum vitant stulti vitia in contraria currunt.(Cet article a t soumis la revue en juillet 2001.)186Varia1. Lexpression est cette fois non de Chauvir mais de Rorty, lovably old fashioned prigs ;cf. S. Haack, Confessions of a Passionate Moderate, University of Chicago Press, 1998.Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F. Document tlcharg depuis www.cairn.info - - - 195.98.231.115 - 26/09/2011 11h14. P.U.F.